====== Réseaux de transports, réseaux d'influences: : nouveaux enjeux stratégiques autour de la Russie ====== __Source__: Jean Radvanyi, in //Herodote//, n°104, 2002 Indépendance des anciennes républiques fédérées de l’URSS = implications directes sur l’organisation de l’espace et sur l’identité territoriale russe du fait de la continuité spatiale. Chacun des nouveaux États indépendants entend affirmer sa souveraineté sur son territoire et les réseaux qui y sont attachés, mais la redéfinition des logiques spatiales et des flux s’inscrit désormais dans un monde ouvert aux processus de concurrence. On voit se refléter dans les transports, plus que dans les autres secteurs, l’évolution des rapports de forces. En constante évolution, l’état actuel de ces réseaux témoigne à la fois de la fin du monopole russe sur l’organisation de son espace régional et des efforts de Moscou pour maintenir son influence. ===== Souveraineté des États et bataille des réseaux de transport ===== ==== Les effets de l’éclatement ==== En 1991, les nouveaux États indépendants déclarent leur pleine souveraineté sur les infrastructures fixes (ports, gares, aéroports) et les réseaux de transport existant sur leur territoire et une bataille s’engage pour le partage des équipements mobiles. La Russie doit adapter son réseau. On se rend compte que certains tracés sont inadaptés aux nouvelles frontières. ==== Enclavements et interdépendances ==== Sur les quinze nouveaux États, neuf se retrouvent enclavés, n’ayant accès aux mers ouvertes et donc au commerce international que par l’intermédiaire d’au moins un pays tiers. Si la Russie conserve un accès à toutes les mers qui baignait l’URSS, elle perd ses meilleurs ports en mer Baltique et en mer Noire. Elle doit aussi négocier des droits de transit avec de nouveaux pays. Compte tenu de l’organisation historique des réseaux selon un schéma centré sur le territoire russe, la nouvelle Russie se trouve placée en position de commandement pour les exportations d’hydrocarbures ou de métaux de plusieurs anciennes républiques (pétrole kazakh et azéri (au début), gaz turkmène et ouzbek). La Russie est elle-même le principal fournisseur, voire au début l’unique pourvoyeur en hydrocarbures de certains pays (Ukraine, Biélorussie, Pays baltes). Ces dépendances croisées vont être largement utilisées comme moyen de pression de part et d’autre. ==== De nouvelles stratégies régionales ==== Si l’État russe tente toujours d’exercer des pressions économiques voire militaires sur certains de ces voisins, il peut de moins en moins intervenir directement dans le choix des modes et des trajets de transport : en dehors des tubes, toujours organisés en quasi-monopole d’État, la plupart des acteurs intervenant sur son territoire sont désormais des firmes privées russes ou étrangères. Les nouveaux États indépendants cherchent quant à eux des solutions alternatives. Ils redécouvrent des ouvertures possibles vers la Scandinavie, la Roumanie, la Turquie ou la chine, frontières autrefois hermétiques et dont le trafic était sévèrement contrôlé depuis Moscou. Les sont confortés dans cette démarche par les Européens et les Américains qui voient dans cette défense des intérêts nationaux des nouveaux États indépendants une façon astucieuse d’affaiblir la Russie. Les réactions russes, du moins dans les déclarations, sont vigoureuses. Le GUUAM (Géorgie, Ukraine, Ouzbékistan, Azerbaïdjan, Moldavie) est perçu par Moscou comme une ingérence directe des occidentaux dans sa sphère d’influence (association créée en marge d’une réunion de l’OSCE à Vienne en 1997, l’Ouzbékistan ne rejoint le groupe qu’en1999). Si le facteur initial qui les incite à se regrouper est le mécontentement face à l’inefficacité de la CEI à régler les conflits territoriaux (Transdniestrie, Abkhazie, Karabakh), le GUUAM s’oriente vite sur des questions géostratégiques plus larges, telle l’organisation d’un réseau d’approvisionnement énergétique indépendant de la Russie et dont la sécurité serait assurée en commun grâce à des aides de l’OTAN et des États-Unis. ==== Redéfinir une stratégie globale adaptée à l’éclatement ==== Des études géopolitiques en Russie cherchent à montrer que le territoire russe, par sa position géographique est le meilleur pont entre l’Asie et l’Europe. Ces études s’appuient sur les réseaux ferroviaires et les tubes existants. Mais les spécialistes sont de plus en plus convaincu, que dans une société désormais ouverte à la concurrence, les positions acquises par le passé ne sont plus suffisantes, il faut que l’offre de transport russe s’améliore en termes d’efficacité, de sécurité et de compétitivité des tarifs. Un plan sur dix ans de « modernisation du système de transport » a été mis au point à la fin de la période Eltsine et remanié dès l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir. Il prévoit de favoriser les installations nationales par des tarifs attractifs, de diminuer les tracasseries administratives, de favoriser les connections intermodales afin de se hausser au niveau des normes internationales. Cet effort s’inscrit dans une offensive plus large visant à faire de la Russie le pays le plus attractif de la région pour tous les investissements directs étrangers, offensive comportant des volets législatifs, fiscaux et administratifs qui devraient faciliter l’adhésion du pays à l’OMC. ===== La bataille des tubes et l’arme pétrolière ===== ==== Une dépendance russe inattendue ==== Au début des années 1990, la Russie qui a perdu les terminaux baltes et ukrainiens n’assure qu’environ un tiers des exportations de son propre pétrole et doit payer quelque 600 millions de dollars par an de droits de passage (ex. 90 % des 120 milliards de mètres cubes de gaz qu’elle exporte en Europe passe par le gazoduc « de l’amitié » en territoire ukrainien). Alors que les nouveaux États tendent à aligner leurs droits et taxes sur le marché mondial, les firmes russes cherchent à obtenir des conditions préférentielles. Dans certains cas, elles profitent de privatisation pour prendre des positions clés dans ces infrastructures en achetant des parts. Mais la situation est parfois bloquée quand il s’agit d’équipements stratégiques (ex. exclusion des firmes russes des appels d’offre lors de la privatisation des réseaux énergétiques baltes). Mais Moscou fait valoir les importantes dettes de plusieurs États, c’est ainsi que des infrastructures énergétiques biélorusses, kazakhes et moldaves ont été cédées en échange de remises de dettes. ==== Des initiatives tous azimuts ==== L’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan est en fonction depuis mai 2006, il évite la Russie et l’Iran (ce tube est également appelé Main Export Pipeline, MEP). L’oléoduc Bakou-Soupsa (Géorgie) a également été ouvert, au détriment de Novorossisk gêné par des irrégularités de fonctionnement (dérivant contournant la Tchétchénie en 1999). L’Ukraine propose de relier les tubes azéro-géorgiens à Odessa pour concurrencer les Russes en Pologne et en Europe centrale. Les Américains font pressions sur le Kazakhstan et le Turkménistan pour qu’ils décident d’exporter respectivement leur brut par le BTC et leur gaz par le futur gazoduc Turkmenbachi-Bakou-Ankara. Face à ces projets soutenus par les États-Unis, Moscou réagit en réorganisant son propre réseau : * L’oléoduc Bakou-Novorossisk a un avantage sur son concurrent Bakou-Soupsa : capacité supérieure (7 millions de tonnes contre 5,5 et Transneft assure qu’il peut être porté à 17 millions de tonnes). * Caspian Pipeline Consortium : oléoduc de Tenguiz (Kazakhstan) à Novorossisk (67 millions de tonnes par an à terme). * Dérivation de l’oléoduc de Samara : le pétrole de la plaine de l’Ob arrive désormais à Novorossisk et ne passe donc plus par l’Ukraine. Le point faible de ce développement de spectaculaire des capacités du port de Novossibirsk reste le passage des Détroits que la Turquie cherche à limiter (60 millions de tonnes par an). La Russie joue sur les rivalités gréco-turques et propose la construction d’un oléoduc entre Burgas (Bulgarie) et Alexandroupolis (Grèce). La Russie espère aussi écouler une partie de son pétrole via le Danube en direction des pays d’Europe centrale. Concernant le gaz, la construction de plusieurs gazoducs a permis de briser le quasi-monopole ukrainien sur le transit du gaz russe : * BlueStream : gazoduc sous-marin entre la Russie et la Turquie (évite l’Ukraine, la Roumanie et la Bulgarie) * Iamal-Europe : gazoduc passant par la Biélorussie et la Pologne, évitant ainsi l’Ukraine. Dans la Baltique : * BTS « système d’oléoduc Baltique », reliant la Petchora au nouveau terminal pétrolier de Primorsk (chute du transit pétrolier par les Pays baltes) * Nord Stream, gazoduc reliant Vyborg à l’Allemagne sous la mer baltique. En outre, il ne faut pas oublier d’autres enjeux importants comme l’approvisionnement de la Chine, de la Corée et du Japon (mise en valeurs des gisements de Sibérie méridionale). ===== La bataille des axes transcontinentaux : une concurrence régionale ouverte ===== ==== Des réponses à l’élargissement européen ==== Pour concurrencer le projet européen Baltique-mer Noire, les Russes propose un couloir Helsinki-Moscou-Novorossisk qui a l’avantage de ne traverser qu’une seule frontière. En relation avec l’Iran et l’Inde, les Russes proposent un axe transcaspien fleuve-mer en direction de l’Iran et des pays du Golfe, qui pourrait être un prolongement nord-sud de l’axe précédent. Ils estiment la capacité de cet axe à 15 millions de tonnes par an pour un temps et un coût de transport réduit (400 dollars par conteneur). ==== Les nouvelles « routes de la soie » ==== Le transsibérien est concurrencé par : * la liaison ferroviaire Urumqi-Tachkent-Téhéran-Ankara ouverte en 1996 * TRACECA (Transport Corridor Europe Caucasus Asia) proposé en 1993 par l’UE * Inogate, idem mais pour les tubes L’objectif est triple : désenclaver l’Asie centrale, ancrer ses pays aux Occidentaux, éviter la Russie. Cette voie reste handicapée par la nécessité de trois transbordements fer-mer et des frontières centrasiatiques peu transparentes. La Russie en Asie centrale : * Présence militaire importante au Tadjikistan (frontières afghane) * Union douanière avec le Kazakhstan et le Kirghizstan devenue en octobre 2000 la Communauté économique eurasienne * Organisation de Coopération de Shanghai qui associe depuis 1996 la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan (depuis 2001). ==== Le renouveau du transsibérien ==== Les Russes tentent de reconquérir une part de trafic transcontinental conteneur estimé à plus de 6 millions d’EVP, presqu’entièrement pris en charge par le transport maritime via le canal de Suez. Les Russes espèrent conquérir environ 6 à 10% du trafic Asie-Europe et pensent pouvoir porter cet axe à une capacité de 300 000 à 500 000 EVP lorsque le BAM sera définitivement opérationnel (trafic de 60 000 EVP en 2000). Pour accroitre l’intérêt de cet axe, les Russes cherchent à en diversifier les connexions en Europe et en Asie (discutions pour prolonger la ligne vers les deux Corées et le Japon par des tunnels passant par la Sakhaline). Ajoutons que l’idée de relancer le trafic sur la voie maritime du Nord n’a pas été abandonnée. La proposition la plus intéressante consiste à créer un déboucher du BAM vers le nord en faisant d’Indiga, en mer de Barents, un grand port d’exportation. ===== Énergie, communications, couloirs aériens : les réseaux du futur ===== ==== Couloirs aériens ==== Mais le projet transcontinental le plus dynamique concerne l’ouverture de nouveaux couloirs aériens entre les pays occidentaux et les pays du Sud-est asiatique. Le trajet New-York-Hong-Kong permet par exemple d’économiser quatre à cinq heures de vol et 20 tonnes de kérosène. Pour faciliter la décision des compagnies, les autorités russes de l’aviation civile mènent depuis des années une politique de modernisation de leur équipement de surveillance aérienne. ==== La bataille des réseaux électriques ==== L’électricité ne représente à l’heure actuelle qu’une proportion infime des exportations énergétiques russes (1,3 % contre 50,5 % pour le pétrole, 45,4 % pour le gaz et 2,8 % pour le charbon). Ce domaine peu abordé dans les publications est délicat car s’y mêlent des facteurs politiques, financiers et techniques complexes. Comme pour les autres réseaux, le réseau électrique a du être réorganisé dans et autour de la Russie. Des lignes à haute tension alimentant la Chine depuis les centrales hydroélectriques de Sibérie centrale sont en projet. D’autres projets concernent le Japon qui serait alimenté par câbles sous-marins depuis des centrales thermiques du sud de la Yakoutie ou de Sakhaline. La coopération semble plus avancée avec le Kazakhstan avec la réintégration pratiquement totale des deux réseaux électriques. Les deux pays sont gagnants car l’Oural reçoit de l’énergie du Nord-Kazakhstan alors que la Sibérie en fournit au Kazakhstan oriental et central. La situation en Europe est plus compliquée. La Russie, la Biélorussie et l’Ukraine ont signé un accord en 1999, mais des problèmes techniques sont survenus (vétusté du réseau ukrainien). Les trois États baltes ont décidé de se connecter à ce réseau, tout en poursuivant les travaux de connexion avec les réseaux scandinave et allemand, alors que Bruxelles accentue ses pressions pour obtenir la fermeture de la centrale nucléaire d’Ignalina en Lituanie. ==== Réseaux de télécommunication ==== Les Russes ont pratiquement construit un réseau de fibres optiques à grande capacité pour compléter les liaisons satellites. La ligne principal s’étend de Saint-Pétersbourg à Vladivostok Des relais peuvent permettre des connexions vers l’Asie centrale, les pays méditerranéens et l’Ukraine. Ce réseau comporte déjà 30 000 km de câbles. Les pays de l’OTAN ne veulent pas laisser aux Russes un tel monopole et ont lancé un projet concurrent sur la base de la ligne SEA-ME-WE (South East Asia-Middle East-West Europe) reliant Marseille à Singapour via Alexandrie et les pays du Golfe avec une dérivation vers la Turquie et l’Asie centrale suivant l’ensemble TRACECA-Inogate.