====== "Penser et construire l'Europe" une histoire problématique, une histoire du temps présent ====== __Source__: Robert Frank, « //Une histoire problématique, une histoire du temps présent// »,Vingtième Siècle, 2001, n°71. Article intégral réléchargeable ici au format pdf: [[http://www.persee.fr/articleAsPDF/xxs_0294-1759_2001_num_71_1_1386/article_xxs_0294-1759_2001_num_71_1_1386.pdf]] Construire, « penser l’Europe » comme objet d’histoire, n’est-ce pas contribuer à construire l’Europe tout court ? ===== Une histoire problématique ===== L’histoire de « l’Europe » est problématique, car le terme polysémique désigne à la fois : * l’Europe-continent, aux contours mal définis, car morceau de l’Eurasie ; * l’Europe-civilisation qui s’est construite sur cette portion de continent (« Il y a Europe là où les influences de Rome sur l’administration, de la Grèce sur la pensée, du christianisme sur la vie intérieur se font sentir toutes les trois » – Paul Valéry ) ; * l’Europe-idée, c’est-à-dire le « projet » politique de l’unité européenne, depuis ses origines au 15ème siècle avec le roi Podiebrad de Bohême ; * et l’Europe en construction : « l’idée », qui devient une « réalité » au 20ème siècle. J. Le Goff écrivait : « l’Europe est ancienne et future à la fois. Elle a reçu son nom il y a vingt-cinq siècles et pourtant elle est encore à l’état de projet ». Car si l’Europe reste un espace mal délimité, elle est néanmoins « un espace de sens », c’est-à-dire un espace où convergent plusieurs acceptions de l’Europe. Mais pour Nicolas Rousselier (« Pour une écriture européenne de l’histoire de l’Europe »), et Jean-Pierre Rioux (« Pour une histoire de l’Europe sans adjectif »), l’histoire « européenne » n’existe pas en tant que telle, tout d’abord car les Etats-nations ont tant de force que ce sont eux qui finalement font l’histoire ; ensuite parce qu’elle risquerait d’être une recherche fausse d’antécédents historiques. En effet, on ne peut pas comparer la construction d’un empire qui s’effectue par le fer et le sang avec Charlemagne (désigné souvent comme l’ancêtre direct des « pères de l’Europe ») et la construction de l’Europe dans la deuxième moitié du 20ème siècle. ===== Une grille de lecture ===== Mais rejeter une histoire « européenne » sous prétexte que l’histoire est avant tout « nationale » relève d’une conception trop étroite. Hartmut Kaelble a croisé comparaison interne (à l’intérieur de l’Europe) et externe (avec les sociétés extra-européennes) afin de cerner les composantes d’une « société européenne » et ses convergences (structure de la famille, âge au mariage, utilisation de l’espace urbain, culture ouvrière, Etat-providence, etc.), qui tiennent au poids des relations entre les nations européennes et du degré d’autonomie des sociétés par rapport à l’Etat. Georges-Henri Soutou a ainsi montré que « l’ordre européen » recherche non pas seulement un équilibre entre les puissances mais aussi une légitimité dans un ensemble de valeurs communes et dans le sentiment d’une civilisation partagée. **L’identicité européenne** (lorsque l’on décèle en Europe des traits communs spécifiques d’ordre culturel, économique ou politique), n’est pas à confondre avec la notion d’identité européenne. Car, comme Julien Beda l’a écrit dans son Discours à la nation européenne (1933), les traits communs entre Européens ne produisent pas nécessairement de l’identité européenne. L’identité européenne n’est pas le fait d’être « même » mais de le savoir (sentiment d’appartenance, d’identification, conscience d’être Européen). **La conscience européenne** est le sentiment, socialement partagé, d’une nécessité vitale de construire l’Europe [on peut être Européen, se sentir Européen, sans ressentir la nécessité de faire l’Europe], phénomène important du 20ème siècle, façonné par ses grandes tragédies [S’unir ou mourir, tel était le titre du livre de Gaston Riou publié en 1929]. Mais si ce sentiment anime très tôt des militants depuis les années 1920, il est peu répandu dans les sociétés au 20ème siècle, car il rencontre la concurrence des sentiments nationaux. **L’identité politique européenne**, qui désigne le sentiment d’appartenance non seulement à une culture commune mais aussi à une entité politique (la CEE puis l’UE), pèse ainsi peu de poids par rapport aux identités nationales. Cette ambition est affichée pour la 1ère fois dans le communiqué final du sommet européen de Copenhague (1973) qui lance cette expression d’ « identité européenne ». ===== Une histoire européenne du temps présent ===== Paul Ricoeur distinguait 2 types d’histoire du temps présent : l’histoire d’un passé récent comportant un « point de clôture » (la Seconde Guerre mondiale par exemple) même si les effets de mémoire font qu’il n’est pas révolu (« un passé qui ne passe pas ») et une histoire du temps présent non clos et dont on ne connaît pas le mot de la fin, dont fait partie l’histoire de l’Europe. Le processus de conscientisation européenne trouve ses origines au 19ème siècle et s’étale ensuite sur une bonne partie du 20ème siècle (temps non clos) : * au 19ème siècle, le sentiment d’appartenance à la culture européenne créait une solidarité européenne pour « civiliser » les peuples colonisés. L’identité culturelle européenne se satisfait alors des divisions politiques * dans les années 1920 avec cette peur du retour à la guerre qui génère le pacifisme se développe le 1er mouvement européen et le 1er débat sur un projet d’union européenne : le plan Briand * puis le second conflit mondial provoque la hantise du déclin, confirmée par la décolonisation, qui persuadent les pays européens de la nécessité de s’unir pour garder un minimum d’influence dans un nouveau système international [A bien des égards, la conscience européenne est une conscience de l’intérêt national bien compris] * avec la lutte contre le nazisme puis dans la guerre froide contre l’URSS, la conscience européenne affirme la démocratie comme fondement et condition de l’unité. La conscience européenne se forge et se transforme ainsi contre des adversaires (Hitler, Staline) ou des fléaux (la guerre, le déclin, la barbarie). Elle évolue aussi. Elle est ainsi réactivée périodiquement (les « relances » de Messine en 1955, de La Haye en 1969 ou de Fontainebleau en 1984) à l’occasion des échecs de l’ « Europe », de même que chaque phase d’expansion et de succès finit par susciter des inquiétudes nationales, à l’origine de nombreuses déconvenues (rejet de la CED en 1954, crise gaullienne de 1963-1969, dépression thatchérienne de 1979-1983). En définitive, c’est moins la vieille identité culturelle qui a naturellement débouché sur la nouvelle conscience politique, que le mouvement inverse : c’est la conscience qui a modifié l’identité. La construction européenne a changé les identités nationales et modifié leurs rapports avec les autres identités collectives, assurant la promotion d’une triple identité : région, nation et Europe. J.-.P. Rioux pense que la difficulté de l’Europe de Bruxelles à susciter l’enthousiasme des opinions, restées très nationales, induit la preuve qu’il n’y a pas ou presque pas de place pour une histoire européenne. Or, ce n’est pas parce que le sentiment européen est particulièrement faible face aux sentiments nationaux que l’identité européenne n’existe pas. Elle existe comme un « consensus mou », qui n’en est pas moins une « force profonde » (P. Renouvin), une force discrète mais socialement enracinée et largement diffuse. Et dans cette histoire européenne les histoires des nations en Europe doivent avoir toute leur place. Il est important de savoir comment, du fait de la construction européenne, les Français (ou les Allemands, les Italiens, les Britanniques, etc.) ne sont pas Français de la même manière en 2000 qu’en 1950. En vérité, l’histoire de l’Europe n’est en aucune façon une histoire de certitude ; elle est l’histoire de la question européenne, l’histoire d’un questionnement que l’historien doit sans cesse renouveler.