Source: Alain Bresson
Selon Polanyi, le propre des « sociétés précapitalistes » est que l’économie n’y existe pas en tant que sphère autonome. Ce sont de tout autres motivations que le gain qui ont gouverné leurs « systèmes économiques ». L’économique était immergé dans les institutions sociales ou politiques. L’échange marchand pouvait certes exister dans les sociétés précapitalistes, mais il n’y jouait qu’un rôle mineur. Le concept de sociétés « précapitalistes » en rapport avec au système capitaliste : la méthode consistait d’abord à utiliser les manques par rapport aux traits qui paraissaient pertinents pour expliquer l’essor de l’occident, risquant alors de laisser passer l’essentiel de ce qui faisait la spécificité d’un système économique. Mais Polanyi lui-même faisait de la Grèce une semi exception dans sa vision d’un monde précapitaliste ignorant le marché. Pour lui c’est Athènes du IVème qui aurait vu la naissance des prix de marché. Les travaux de Johannes Hasebroek et de Moses Finley sont devenus une sorte de « Nouvelle Orthodoxie ». Finley considérait que l’échange marchand, quantitativement négligeable, ne jouait aucun rôle structurel dans l’antiquité classique et niait catégoriquement l’existence d’une quelconque forme de structure de marché dans les mondes anciens. Finley croyait possible de trouver les traits distinctifs à cette période connue sous le nom d’Antiquité qui faisaient que l’économie y était gouvernée par des contraintes extra économiques spécifiques.
Il a été longtemps admis à la suite des travaux de Hasebroek et de Finley que la cité n’avait rien à voir avec le commerce. La cité avait seulement une politique d’importation visant à assurer la trophè, l’alimentation des citoyens. Vu l’importance de la dépendance envers l’extérieur des cités du monde égéen, il était en effet vital que les cités fissent tout pour éviter une rupture brutale de leurs approvisionnements. Athènes n’étaient pas la seule, les grandes cités maritimes développées du monde égéen étaient peu ou prou dans la même position, même si les petites avaient un horizon d’approvisionnement plus limité. On sait que Rhodes importait du grain, sans doute d’Egypte. Le fait que pendant plusieurs siècles les populations des cités aient compté sur ces échanges extérieurs pour ce qui était la base même de leur alimentation suppose une confiance raisonnable dans leur pérennité. Mais la seule politique d’importation ne saurait suffire à rendre compte de l’attitude des cités à l’égard du commerce extérieur. C’est ainsi qu’on doit mettre l’accent sur des accords internationaux conclus entre cités pour s’assurer des avantages réciproques. La réflexion d’Aristote montre que l’autarcie n’était nullement une fermeture au commerce extérieur : il s’agissait d’offrir à une autre cité le surplus d’une production, la cité partenaire fournissant de son côté de la même manière le surplus d’une production différente qu’elle avait en excès ; chaque cité important ce qui lui manquait, la cité pouvait évité de tomber dans la chrématistique (recherche de gain). Sur le plan du commerce extérieur, une cité pouvait aller jusqu’à interdire l’importation d’un produit susceptible de concurrencer ses propres produits. Les cités qui avaient des communautés importantes de commerçants pouvaient développer des structures institutionnelles : 9 cités d’Asie mineure créèrent au VIIème un emporion à Naucratis en Egypte. Selon la « nouvelle orthodoxie » les faits économiques étaient immergés dans le social et n’avaient pas d’autonomie propre, cette réflexion se basant notamment sur le fait que l’Etat se désintéresse de l’économie. Pourtant, l’Etat-polis, au même titre qu’un particulier, mais en utilisant des moyens propres et qui ne devaient pas ce confondre avec ceux d’un particulier, se devait d’acquérir des revenus, des prosodoi. La guerre, comme moyen d’établir une domination sur les autres collectivités, en était le principal vecteur. La polis était un moyen d’enrichissement collectif car c’était directement au bénéfice de ses membres que devaient fonctionner les institutions civiques. L’utilisation de l’argent public faisait débat : fallait-il distribuer des misthoi, indemnités pour les magistrats de la cité ? la démocratie athénienne le fit très largement, au grand dam des éléments conservateurs, considérant que le service de la cité devait être bénévole, réservant ainsi l’accès des magistratures aux couches aisées.
La « nouvelle orthodoxie » considère que le marché n’existait pas dans les sociétés anciennes, or il existait et on peut dire que comme structure politique et sociale, il était un élément clé du dynamisme des sociétés civiques.
L’égalité juridique et politique entre les partenaires (des citoyens) fondait dans le monde grec l’existence du marché, égalité étant matérialisé dans un lieu, l’agora. Cela se retrouve dans toutes les communautés civiques, alors que l’ouverture de l’agora politique était différente. Dans le monde des cités, c’était l’achat et la vente qui réglait la circulation des biens. Au plan des échanges, le contrat était un élément essentiel du fonctionnement social de la cité grecque. Il avait valeur pleine et entière même s’il était passé avec un étranger (même des barbares). Le système des procès d’affaires (dikai emporikai), qui se met en place à Athènes au IVème, est le point d’achèvement d’une tendance de fond qui voulait que ce type de procès ne soit pas jugé en fonction de la personne mais en fonction de la nature la cause. En Grèce ancienne, l’existence de l’agora était l’une des conditions de l’existance du marché. La fixation des prix de gros se faisait à l’emporion, celle des prix de détail à l’agora sous le contrôle de magistrat. Le prix se fixait selon la loi de l’offre et de la demande.
Pour ce qui est du marché intérieur, dès le Vème, Périclès pouvait vendre la totalité de la production de ses domaines sur le marché, comportement révélateur du rôle structurel du marché intérieur dès cette époque. Les quantités de grain que l’on voit circuler nécessite des structures de marché ne pouvant correspondre à de simples échanges occasionnels. Si un échange non-marchand basé sur la réciprocité au sein de la famille ou de réseaux proximité a une grande part de réalité, ce schéma est loin d’embrasser toute la réalité. La revente des loyers en nature, la nécessité de monnaie pour les loyers en argent, la nécessité de payer un armement d’hoplite, le paiement des taxes, obligeaient les paysans à vendre au marché pour se procurer des liquidités. Les cités tributaires d’Athènes devaient exporter pour se procurer de l’argent. Selon les lieux et les époques la part de la production consommée par les producteurs ou mise sur le marché intérieur dut varier sensiblement sans que jamais l’autoconsommation ne cessât d’être un modèle dominant. Un seul grand marché méditerranéen unifié n’a jamais existé, la méditerranée antique est formée de zones homogènes. C’est sur les différences entre ces zones que les commerçants internationaux jouaient. Pour certains produits qui avaient un rapport valeur/poids élevé (grains, huile et vin) la tendance était bien cependant à la constitution d’un vaste marché où les denrées allaient s’offrir où les prix étaient potentiellement les plus élevés.
A l’époque classique et hellénistique, les importations de grain dans les grandes cités égéennes étaient massives. Lorsque Périclès fit installer toutes les populations de l’Attique derrières les murailles d’Athènes et du Pirée il devait compter sur un apprivoisement sûr. Athènes importait au minimum 800 000 médimnes de grain en temps ordinaires, soit 50% de sa consommation. Elle dut importer près de 2 millions de médimnes pendant les périodes les plus dures de la guerre du Péloponnèse. Aussi longtemps qu’Athènes contrôla la mer le grain importé à Athènes parvint en quantités suffisantes pour nourrir la population. Il fallut attendre le blocus péloponnésien consécutif à la défaite d’Aigos Potamoi pour que les Athéniens connaissent les affres de la famine. A Athènes, la valeur du grain était déterminée par le grain importé. Ce dernier pouvait venir d’Egypte, de Cyrénaïque, Pont Euxin, Sicile. Cette situations montre que les approvisionnements provenant du bassin égéen, îles à clérouques Imbros Lemnos et Skyros ou de Chersonnèse, mais aussi d’autres provenances proche n’était pas suffisant et de très loin. Au IVème, le privilège de préemption au Bosphore des commerçant s ayant Athènes pour destination ne se comprend que s’il y avait d’autres cités qu’Athènes qui faisaient venir leur grain des emporia de ce royaume. La stèle de Cyrène, dresse la liste des destinataires du grain exporté par cette cité à destination de la Grèce. S’il s’agit d’une période exceptionnelle / disette, il faut noter qu’Athènes ne représente que 12,5% du total et que l’on constate une grande diversité chez les destinataires.
A Delos, il est probable que les approvisionnements en provenance des Cyclades jouaient un rôle essentiel. C’est ici un exemple que l’on aurait pu retrouver dans d’autres régions. Les cyclades devaient parvenir à l’autosuffisance alimentaire et ainsi pouvoir sans difficulté alimenter la petite agglomération de Délos indépendante. Dès avant la forte augmentation de la population de la colonie athénienne après 166, la population de Délos devait compter sur les importations du fait de l’étroitesse de son territoire qui ne pouvait nourrir que 50% de sa population. Les autres îles auraient pu atteindre l’autosuffisance et même avoir des surplus, dès lors la formation des prix du grain dans la zone insulaire n’aurait pas été liée aux importations depuis l’extérieur de la zone ; cette conclusion doit être nuancée. L’existence d’une circulation régionale interne aux Cyclades ne devrait pas cependant pas amener à nier les importations extra cycladiques, qui pouvaient être importantes certaines années/ disettes.
Lors de la haute époque hellénistique on observe incontestablement divers indices d’importation extra cycladique, mais nous ne savons sa provenance. Délos joue un rôle de centre régional de transit et de redistribution de grain au 3ème et au début du 2ème, rien ne prouve que ce grain ait eu une provenance exclusivement insulaire. Délos se trouvait sur la route traversant l’Egée et son sanctuaire en faisait un point d’attraction pour toute la région. En 282 le prix du froment monte en flèche juste avant la soudure, signifiant l’insuffisance d’un apprivoisement, régional ou non. Ces prix étaient en tout cas suffisamment élevés pour attirer des commerçant en grain de toute provenance. Si les Cyclades devaient importer des régions extra cycladiques, leurs relations ne se limitaient pas à des importations : exportation de miel, vin et fromage sont bien attestées. A l’époque classique et hellénistique, les Cyclades occidentales (Kéos) regardaient vers Athènes, les Cyclades orientales regardaient vers Rhodes, remettant en cause le concept de marché régional clos. A Kéos le IVème fut le siècle d’une occupation maximale du terroir agricole, alors que dès le IIIème, on constate un recul qu’il faut certainement lier à celui d’Athènes.
La réglementation des autorités civiques ou des satrapes interdisant l’exportation de grains répondait à une spéculation sur les différentiels de prix entre les cités ou zones. En cas de disette ceux qui avaient des réserves étaient tenté de vendre sur les grands marchés extérieurs où le niveau des prix était plus élevé que sur le marché local. Le caractère très rural et la préférence pour l’autoconsommation des petites villes des Cyclades est un élément clé de la formation des prix. Posséder des liquidités en étalon attique était indispensable pour pouvoir acheter sur le marché international, mais les insulaires en avaient peu. En cas de disette, cela pouvait empêcher d’importer un volume suffisant de nourriture. Chacune de ces îles formant un univers clos, il se peut que dans les années ordinaires une disette dans une île voisine n’ait pas d’incidence sur les prix d’une cité autosuffisante. Malgré tous ces marchés régionaux ne pouvaient être déconnectés des mouvements à long terme qui traversaient l’ensemble du monde grec. A l’époque hellénistique, le recul d’Athènes et son impact sur la population et l’activité du monde égéen en est un bon exemple. A l’époque classique et hellénistique, quelques grandes zones (Pont, Egypte, Cyrénaïque, Sicile) concentraient l’essentiel de la production mise sur le marché. Le commerce était u main d’une multitude de petits acteurs opérant chacun pour son compte, ce qui était un facteur favorable aux consommateurs. Les conditions de prix « mondiaux » n’existaient pas dans l’Antiquité même si les prix sur la place d’Athènes, nécessairement connus de tous les acteurs, devaient influencer fortement la tendance générale des prix. Les prix étaient différents sur des marchés segmentés mais étaient tout de même interdépendant. Les rares sources donnent, à la fin du 4ème, des prix convergents. Au 4ème, les mouvements spéculatifs sur le grain destiné aux cités égéennes dépendant de grain importé sont donc la preuve de l’existence d’un marché « global », où les niveaux de prix étaient issus de la confrontation d’une offre et d’une demande rétroagissant elles mêmes aux variations de prix sur une large zone. Le comportement d’anticipation des marchands qui dirigeaient leurs cargaisons sur les places où les prix étaient les plus élevés est la preuve d’un comportement de marché. Au Vème, grâce à sa domination politique, Athènes avait temporairement réussi à constituer une vaste zone non seulement politique mais aussi économique sous sa direction, avec une seule législation et une seule autorité centrale.
Le principe de complémentarité dans le cadre d’accords commerciaux officiels entre cités (vin contre blé, fer contre bois) était certes à la base de la société où la production des principaux objets de commerce dépendait étroitement des conditions naturelles. Pourtant cela ne signifie pas que l’économie grecque soit restée à une sorte de troc. Aux yeux d’Aristote, c’était bien l’argent monnayé qui était la cause du développement charismatique. C’est à Egine, cité marchande par excellence, sans doute dans les années 520, que sont apparues les premières monnaies d’argent en Grèce. Avant 480, ce furent les cités maritimes et tournées vers le commerce international qui émirent alors un monnayage d’argent. Il est clair que nombres d’émissions monétaires servirent d’abord à payer les dépenses de l’Etat, principalement les dépenses de guerre, non à solder les échanges extérieurs. Il ne faut pas opposer une théorie marchande à une théorie étatique car c’est seulement dans les cités marchandes, où à la fois le métal argent affluait par le commerce et était reconnu par la société comme équivalent en raison des rapports sociaux plus ou moins formellement égalitaires, qu’il était possible à la « cité politique » d’avoir un monnayage. L’Etat et les particuliers utilisaient le même mode de règlement financier sans que la différence ne s’efface entre les gestions. La monnaie permettait d’échapper au caractère trop limitatif des échanges bilatéraux. Le marché réglait la circulation des biens, influait sur la nature des productions, mais malgré le savoir technique spécialisé et le travail humain pour défricher amender c’est la terre qui était le principal facteur de production. De là découle l’importance de la guerre comme mode d’appropriation des biens de production, et le rôle de la mise en esclavage comme facteur de production. Une cité se réservait le droit d’accorder des licences d’exportation ou d’importation. Mais le commerce entre cités ne se ramenait pas en totalité à ses échanges définis de manière très officielle entre les deux cités ou deux états partenaires. De l’époque archaïque à l’époque hellénistique, le commerce libre « à l’aventure », resta naturellement toujours une donnée fondamentale du commerce international. De plus, même le commerce qui était effectué dans le cadre des traités et conventions entre cités était entièrement le fait de commerçants privés.
Dès l’époque archaïque et la haute époque classique Chios, Thasos, Lesbos, puis Cos et Rhodes se lancèrent dans une viticulture dont les productions étaient destinées au marché extérieur, certaines cités se spécialisèrent dans l’artisanat : Mégare pour le textile, Athènes puis Tarente dans la céramique décorée. L’artisanat spécialisé était sans doute d’abord un remède au chômage, mais aussi un créateur de biens exportables. Si partout prévalait l’agriculture d’autoconsommation familiale ou pour le marché local, on doit constater des formes de « divisions du travail » par la spécialisation des centres de productions. L’exploitation agricole demandait un capital important pour le défrichement, l’amendement, des constructions de bâtiment ou de terrasses. Ces investissements supposaient une forme de rentabilité et de calcul économique, de façon évidente dans le cadre d’une agriculture spéculative. Le prix du marché déterminait l’offre et ses variations, raisonnement valable dans le cadre de la cité et à l’échelle internationale. Le concept de sociétés vivant exclusivement en autoconsommation contribue à l’illusion que les productions antiques étaient immuables. Pourtant on a vu ce qui se passait pour les productions vinicoles. Si cet univers était tendanciellement stable, car soumis à des déterminismes naturels, ce monde connaissait néanmoins à sa manière les contraintes du marché. Même pour le tout venant des cités où l’on continuait à pratiquer une agriculture d’autoconsommation, si l’on savait pouvoir compter régulièrement sur les revenus d’exportations négociables sur le marché, il devenait possible de pratiquer une agriculture spéculative « à la marge ». Cette autoconsommation dominante était compatible avec une certaine forme de spécialisation. Ainsi, l’île de Kythnos était célèbre pour ses fromages qui avaient une valeur élevée et se vendaient jusqu’en Egypte, ces exportations lui procuraient des revenus monétaires permettant des importations. L’absence d’importation traduisait l’incapacité à exporter, l’établissement des prix à l’agora se faisait alors en fonction des seules denrées produites localement. Ainsi pour ce qui est de l’offre, on voit que la notion de flux se combine avec celle de surplus.
Les grandes cités du bassin égéen importaient de manière importante et régulière des grains. La séparation entre production et consommation trouvait sa solution dans le marché. La condition de la naissance de l’économie marchande en Grèce ancienne était l’existence d’une multitude d’Etats formellement indépendants les uns des autres (+1000) beaucoup ayant un accès littoral. Dès lors a pu se développer un réseau marchand dense, multipolaire et complexe. Les rois et satrapes de l’époque hellénistique pouvaient faire acheter du blé aux cités sous leur contrôle de façon autoritaire, du grain dont ils disposaient eux-mêmes grâce aux tributs en nature. En revanche, les plus grandes cités, dépendantes des importations n’avaient aucune autorité politique sur leurs fournisseurs. La seule pression qui pouvait s’exercer était celle du capital. Ainsi, à Athènes, pour le grain on ne pouvait prêter pour une autre destination qu’Athènes elle-même. Enfreindre cette loi c’était risquer une sévère condamnation. A l’époque classique Athènes jouait un rôle fondamental comme place financière, puis ce fut Rhodes à l’époque hellénistique. Les fortes variations que l’on rencontre pour les prix des grains dans la Grèce des cités sont caractéristiques de structures de marché, lié à la rigidité à court terme de l’offre sur un marché face à une demande inélastique. Au IVèmeet au IIIème à Athènes, les prix « officiels » (kathestékuiai timai) correspondait à des prix « de gros » : ils étaient le fruit d’une négociation permanente entre commerçants importateurs et magistrats de la cité, il semble que le mécanisme devait être comparable dans les autres cités du monde égéen. A l’agora, le marchandage était possible entre acheteur et vendeur. Pour certaines catégories de produits on pouvait interdire aux commerçants de modifier leurs prix dans la même journée. En certaines circonstances, pas seulement lors des fêtes, les cités pouvaient aller jusqu’à fixer le prix des produits. A l’emporion, pour le grain, le système des prix officiels rendait impossible marchandage individuel entre vendeurs et acheteurs. Mais la vraie concurrence jouait entre les marchands comme vendeurs et les différentes cités entre elles comme acheteuses. Les marchands transportaient leurs cargaisons là où ils avaient entendu parler des prix les plus haut. En Grèce ancienne, à partir de la fin de l’archaïsme, il n’y avait pas dissociation entre commerce local et international. Les cités réglaient approvisionnement du marché et vente au détail par une série de dispositions réglementaires, ainsi Athènes faisait en sorte qu’un tiers du blé aille au Pirée, les deux tiers à la ville d’Athènes. A l’époque classique et la haute hellénistique, la catégorie des citoyens était privilégiée : à Athènes en 330/329 on a vendu du grain au citoyen à 5 drachmes le médimne alors que le cours du « marché libre » était de 16 dr, le prix de 5 dr devant correspondre ici au cours officiel d’importation. Le privilège était donc double : préemption par des distributions réservées aux citoyens et prix de gros. Il est tentant de penser qu’en règle générale, il en allait ainsi pour les distributions de grain public : plutôt vente au prix de gros que vente à un prix totalement déconnecté du marché. Ces ventes de grains portaient sur des quantités limitées et contribuaient à stabiliser les prix de l’agora. On remarquera que l’évolution des prix du grain sur une année à Délos correspond au rythme saisonnier. L’évergétisme de la deuxième moitié de l’époque hellénistique ou de l’époque romaine relève déjà d’une autre structuration de la cité, au sein de laquelle les écarts sociaux s’étaient approfondis. Il est clair que le système du surplus existait, mais cette notion à elle seule est insuffisante pour décrire la constitution de l’offre. Tant au niveau de la production que de l’échange, le poids des variables exogènes n’empêchait pas l’apparition de conduites d’anticipation ayant pour but le profit. D’autre part, on peut affirmer que la fixation du prix du grain et des autres denrées offertes ait échappé à toute logique de marché, ce qui serait le cas si l’offre avait correspondu à de simple surplus, il y a avait au contraire des régions déficitaires qui comptaient régulièrement sur un approvisionnement extérieur.
Les structures de marché segmenté de la Grèce des cités peuvent paraître « primitives » par rapport à celle du marché contemporain, mais elles étaient alors absolument révolutionnaires. La Grèce ancienne a constitué la première économie à marché monétarisé qui ait existé de manière organisée et sur plusieurs siècles ? Cela ne signifie nullement que l’on doive réduire l’économie de la Grèce des cités au marché. La Question clé est précisément l’articulation du comportement prédateur de la cité grecque antique comme moyen collectif d’acquisition du revenus ou d’appropriation du moyen de production essentiel qu’était la terre, avec le rôle du marché comme instrument de circulation des biens. L’existence de réglementations civiques créait les conditions d’existence du marché. Après un essor fulgurant, ce qui fut la première économie à marché monétarisé de l’histoire finit aussi pas se transformer profondément au sein du nouvel espace romain, puis par s’effondrer lorsqu’eurent disparu les conditions politiques et juridiques qui l’avaient fait naitre, égalité formelle dans l’échange à l’intérieur de la cité, multiplicité des cités commerçant entre elles.