====== L’agriculture de la Grèce antique. Bilan des recherches de la dernière décennie ====== __Source__: Marie-Claire AMOURETTI, in //Topoi// 4 (1994), p. 69-94 Un bon nombre d’études ont été effectuées sur ce thème durant la dernière décennie (c'est-à-dire depuis la soutenance de sa thèse par M.-C. Amouretti). Il s’agit pour l’auteur de tenter un bilan des différentes problématiques qui ont vu le jour sur l’agriculture de la Grèce antique. L’espace envisagé est le domaine grec continental et égéen, bordure de la mer noire comprise, de l’épopée homérique à la conquête romaine. ===== UNE DOCUMENTATION QUI SE RENOUVELLE ===== ==== Sources littéraires ==== Publication récente de //De causis Plantarum// et //Historia Plantarum// de Théophraste, le père de la botanique. Il s’agit d’une recherche sur les plantes et non d’un ouvrage d’agronomie à l’attention des propriétaires. Mais ce n’est pas non plus qu’un pur ouvrage de botanique : à l’époque de Théophraste, agronomie et botanique sont confondues. Il attache une grande importance aux effets de l’agriculture sur les étapes du développement des plantes. La comparaison des Géoponiques byzantines ou des textes latins avec les textes de Théophraste permettent de mesurer l’originalité grecque. ==== Sources archéologiques ==== Quelques fouilles récentes de fermes à Délos ou en Crimée. Publications de prospections en cours depuis plusieurs années. Colloques. Mais les techniques et la problématique varient considérablement et nombre d’articles ou d’ouvrages font état de ces problèmes méthodologiques. Certaines controverses en cours reposent sur des divergences dans l’interprétation des résultats de ces prospections. ==== Sources épigraphiques ==== Aspect toujours très local des indications que l’on peut tirer de cette documentation. Les textes d’Athènes ou Délos sont surexploités. Pour la période hellénistique, la riche documentation papyrologique peut apporter des éléments de comparaison intéressants. ===== UN MILIEU HUMANISE AVEC UNE OCCUPATION VARIABLE SELON LES EPOQUES ===== ==== Tendance générale lors des prospections : ==== Insister sur les contraires politiques et sociales et montrer que les contraintes physiques (sols, climats…) sont relativement souples. Avec des approches méthodologiques différentes, trois équipes de fouille (Thessalie, Argolide, Béotie) font ressortir une point commun : importance des variations historiques dans la trame d’occupation du sol et ses variations (importance de la période classique, reprise à la période romaine). L’érosion des sols est inversement proportionnelle à l’exploitation agricole. En cas d’occupation faible (période hellénistique), l’abandon des terrasses est un facteur d’érosion. Terrasses : pas de mot en grec ancien, réalités différentes sous ce mot moderne. L’épierrement est le premier problème des cultivateurs, les pierres sont alors entassées en murettes : les terrasses n’apparaissent pas uniquement dans les régions pentues. Elles servent d’abris contre le vent, de drainage, de réserve d’eau. Elles peuvent jouer le rôle de microclimat avant même d’être une extension du terroir. Elles nécessitent un travail extraordinaire mais ne sont pas réservées à l’arboriculture, la vigne et l’olivier. ==== La cité, la propriété foncière et l’exploitation du terroir ==== **Deux permanences :** le nombre élevé des exploitations de petite dimension et l’objectif d’autarcie (jamais atteint puisque les compléments et les échanges sont très importants). Certaines régions sont caractérisées par le développement tardif des cités et l’importance de l’ethnos. Dans ce cas, la propriété est liée aux contraintes du pastoralisme et connaît une partie communautaire non négligeable. La recherche a insisté sur les possibilités de propriétés hors de la cité (empire athénien) et les politiques familiales foncières (regroupement de propriétés). Le problème de la propriété sacrée et de sa place dans l’économie agricole commence à être abordée. La comparaison avec l’époque actuelle a mis en évidence en Grèce (antique et moderne), l’importance des motivations économiques extraterritoriales qui pèsent sur l’exploitation du territoire. Compléments de l’agriculture : mines, vente de vin, pêche, cueillette. Les possibilités d’échanges pèsent fortement sur les choix agricoles et ne sont pas permanentes. C’est pourquoi la période romaine entraîne des choix agricoles différents parce que les possibilités d’échanges ont changé. ==== Occupation des campagnes et habitat rural ==== Théorie de R. Osborne : l’Antiquité grecque n’aurait pas connu l’habitat dispersé, les campagnes étaient vides. Il a existé des fermes isolées, les exemples sont nombreux, parfois dans des endroits imprévus (montagne de Chios). Les recherches récentes montrent bien qu’il varie dans le temps et dans l’espace (ex. surtout au IVe siècle en Attique et en Béotie). Autre élément qui émerge dans les recherches : l’importance du réseau routier (enquêtes à Tasos, en Mégaride, en Laconie qui montrent l’originalité du système antique par apport aux systèmes modernes). Les perspectives en ce domaine avaient été faussées par la conviction que les transports terrestres étaient pratiquement inutiles par la faiblesse technique du harnais antique. Or il s’agit d’une véritable erreur d’appréciation technique. ==== Statut des agriculteurs ==== Toutes les études montrent que l’étendue cultivée devait être plus importante qu’on ne l’a cru longtemps et le personnel utilisé sur place aussi. Mais la répartition entre les différents statuts juridiques demeure une question délicate. Selon M. H. Jameson , les paysans libres étaient plus nombreux sauf à Sparte, en Crète, ou dans les modèles de grands propriétaires esclavagistes comme Corfou. Dans tous les cas, il y a une grande diversité des statuts et des relations de dépendance à travers ce monde grec si homogène culturellement. ===== LES PRODUITS AGRICOLES : DES TECHNIQUES A LA TRANSFORMATION ===== ==== Céréales et légumineuses : concurrence ou complémentarité ? ==== Les céréales semblent prédominantes mais cela est du aux contraintes de l’archéologie et des sources documentaires (sources écrites notamment pour les périodes classiques et hellénistique). L’orge est l’élément fondamental de l’alimentation humaine en Grèce à l’époque classique. Les légumineuses et les cueillettes d’appoint sont également importantes. Conclusion de Garnsey : certes il y a disette, mais non point famine, les ressources des terroirs sont plus importantes qu’on ne le pense et les possibilités d’enrichissement existent pour ceux qui ont des surplus. ==== Cultures arbustives, cultures spéculatives ? ==== Sur la vigne et le vin, plusieurs travaux récents font ressortir l’originalité du monde grec, tant dans les techniques agraires que du point de vue de la production. La production viticole est l’une des premières à être introduite dans les pays nouvellement colonisés. L’étude sociologique de la consommation se poursuit. Il ne faut pas oublier la diversité des produits viticoles (moûts, piquette...). La documentation archéologique sur l’huile est moins importante. La consommation y est très importante. Pour les deux produits, il semble qu’il y ait un saut quantitatif à l’époque romaine. ==== L’importance nouvelle de l’élevage ==== Les enquêtes récentes mettent en lumière trois niveaux dans l’activité pastorale : un élevage intégré à l’agriculture, un secteur pastoral plus spéculatif (lié à l’agriculture sédentaire avec des éléments de transhumance), un véritable pastoralisme nomade. Les troupeaux restent de petite dimension, mais l’élevage a une place non négligeable. La concurrence pour les terrains de pâture était moins importante que celle du temps occupé à l’un ou à l’autre. Questions ouvertes : Y a-t-il eu tension entre éleveurs et agriculteurs ? Quelle est l’importance des différents types de bétail ? Même si la documentation reste faible, la grande diversité des utilisations (militaire, « sacrée », alimentaire, vestimentaire, industrielle) fait des produits d’élevage un élément essentiel du domaine agricole. ==== De l’outil à la machine ==== Trouvailles d’outils agraires manuels peu nombreuses. La variété des types d’utilisation du territoire agraire ne tient pas à des changements dans l’outillage mais à une meilleure utilisation des temps de travail et des terroirs (cf. //l’Économique// de Xénophon). Si l’outillage agricole conserve une grande stabilité, il n’en est pas de même de l’outillage de transformation (pressoirs, moulins à eau, roues élévatoires d’irrigation, engranges, importation de la meule rotative par les Romains). Mais une nouveauté ne fait pas disparaître les anciens systèmes. **CONCLUSION** L’histoire de l’agriculture est utile pour tirer une foule de conclusions sur la démographie, la société, les terroirs des cités, l’histoire des mentalités. Se réjouir du dynamisme de l’histoire de l’agriculture de la Grèce antique, c’est se réjouir de l’extension des bases de l’histoire grecque.