====== Cercles et milieux économiques en Europe ====== __Source__ : Robert Frank, //Les identités européennes au XXème siècle// ===== La définition des espaces économiques européens ===== ==== Les espaces économiques européens au cours de l’entre- deux-guerres ==== Devenue soviétique la Russie n’est plus là pour recevoir les capitaux comme entre 1890 et 1914. Il faut noter le rôle externe des colonies, des USA et du Japon dans le contexte économique. Le traité de Versailles et ceux qui le suivent débouchent sur une fragmentation de l’Europe centrale qui a pour effet un rétrécissement et bientôt une forte protection des marchés nationaux. Cela renforce la concurrence au sein des économies industrielles occidentales. La réflexion sur les espaces européens se développe, avec Coudenhove Kalergi qui propose octobre 1923 le premier projet moderne d'une Europe unie dans son livre Pan Europa. Mais surtout la proposition Briand du 17 mai 1930 sur l’organisation économique de l’Europe relative à la politique douanière, l’organisation rationnelle de la production et des échanges de marchandises, capitaux et personnes. Cette vision implique la convergence et donc des réformes de structure, la modernisation alors au cœur de la réflexion de nombreux milieux dans les années 20. En Europe centrale la question du rapprochement est également à l’ordre du jour, mais la crainte de voir « l’union » utiliser par une grande puissance domine. La crise des années 30 n’a pas vu se mettre en place d’intégration mais des coopérations. Le groupe d’Oslo réunit entre 1930 et 1940, sept pays (Norvège, Suède, Danemark, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg et Finlande) est considéré comme un précurseur de la coopération régionale. La multiplication des institutions dans le cadre desquelles une coopération est souhaitée est une caractéristique de l’entre-deux-guerres. La découverte que désormais l’interdépendance est une donnée de fait (les réseaux) est une découverte de cette époque. L’interconnexion électrique de l’Est de la France avec la Suisse et l’Allemagne est alors une réalité. A la veille de la seconde guerre mondiale, l’électricité concoure au renforcement d’un espace régional transnational lié à l’hinterland rhénan. ==== Les espaces économiques européens au cours de la construction européenne d’après-guerre. ==== Après 1945, l’espace européen est divisé en plusieurs blocs : URSS et satellites, Scandinavie, Europe Occidentale, régimes fascistes portugais et espagnol, petits neutre (Autriche, Suisse, Irlande), Yougoslavie non alignée ; L’espace de la CECA puis de la CEE est restreint, même si il y a une association avec l’AELE, puis les différents élargissements. Ce qui pose problème, c’est l’existence d’une Europe à plusieurs vitesses sur les plans de l’économique du développement ; ex Ile de France / Wallonie ; Ces performances réalisées dans un contexte idéologique marqué par un libéralisme exacerbé, contrebalancé par des aides européennes et nationales, ont donné ou redonné naissance à une véritable mosaïque d’espaces économique régionaux revendiquant toujours plus d’autonomie. Un processus déjà en cours lors des évènements de 1989/1992, avec la multiplication d’identité nationales. Parallèlement le national reste le niveau de décision pour les critères de convergence. Les espaces ne sont pas régionaux ou nationaux mais régionaux et nationaux. ===== L’émergence d’une identité européenne dans les milieux d’affaires. ===== Les identités européennes paraissent avoir été fermement prises au piège dans un système plus large d’attitude, incluant l’allégeance aux objectifs nationaux, ainsi qu’aux réseaux d’affaires. Ces identités étaient très diffuses et amalgamées avec d’autres identités. Les cercles économiques devenaient conscients de l’identité européenne par le biais de leur pratique des affaires selon 3 approches : libérale, régulée, interventionniste technocratique ; avec de constant chevauchement entre ces approches. ==== Les défis externes ==== L’émergence d’une identité européenne était souvent le résultat d’entreprises et de gouvernement européens affrontant un défi émanant hors d’Europe. Dans les années 70-80, la concurrence asiatique et américaine sur les biens de consommation, machinerie, technique de l’information débouche sur une Table Ronde des industriels européens qui s’inscrit dans la réalisation de l’acte unique. Pendant la majeure partie du 20ème siècle, le défi externe pour les milieux d’affaires fut la perception du profil ascendant américain. Issu de la dépendance financière liée à la première guerre mondiale, c’est le contexte sous jacent du marché commune et du SME (1978). La perception de la puissance américaine, met en évidence le débat récurrent du déclin ou de la spécificité européenne, l’américanisation étant perçue comme une menace ou une attraction. Face au modèle américain du vaste marché, de la concentration du capitalisme managérial et de l’organisation du travail scientifique les réactions allaient de la l’imitation, l’adaptation créative à la recherche d’alternative liées aux spécificités d’un « modèle européen » que l’on pourrait définir par une production de qualité basée sur une main d’œuvre habile ; des regroupements régionaux agglomérant des réseaux spécialisé d’utilisateurs et de clients, une taille moyenne des établissements industriels inférieure / USA, avec une forte présence de petites et moyennes firmes aux capitaux familiaux. Les missions de productivités établies dans le cadre du plan Marshall sont plus suivies dans les pays plus petits et moins avancées (Belgique, Italie dans une moindre mesure) alors qu’au R-U en Allemagne et en France il y eu un certain retard lié à une résistance initiale mais une adaptation moins abrupte aux conditions nationales. Les tentatives de résistances à l’influence et à la puissance américaine dans certains secteurs devraient avoir assuré une large convergence en faveur de l’identité et organisation européennes, mais cela est très inégal. Par exemple dans le secteur pétrolier, les entreprises européennes échouèrent dans leur tentative de front commun face aux majors US préférant privilégier des stratégies individuelles. ==== Les défis internes ==== Un sentiment d’identité européenne fut généré de l’intérieur par l’interdépendance croissante entrepreneuriale et économique. Dans ce contexte les rapports entre les milieux d’affaires français et allemands sont particulièrement importants. Les industriels de l’acier des deux pays soutinrent l’amélioration des relations franco-allemande, même lorsque étaient très tendues. Les français en particulier considéraient les allemands comme des partenaires indispensables et cela dès avant le plan Schuman. Basée sur une forte tradition de cartels prévalant dans l’industrie européenne de l’acier, les organisations représentatives des sidérurgistes européens ont fermement rejeté la direction technocratique au sein de la haute autorité de la CECA. Au cours de la crise du secteur sidérurgique au début des années 80, les associations nationales de l’acier furent incitées par la commission à renforcer la régulation du marché. Marquant ici la fusion entre le niveau formel et informel de l’intégration européenne. ==== Des identités conflictuelles ? ==== Pour la plupart des hommes d’affaires l’allégeance à l’Europe n’était pas le résultat d’une idéologie mais plus d’une nécessité déterminée par des considérations liées au marché et par des choix particuliers d’organisation entrepreneuriale. Ils ont maintenu des relations étroites aux niveaux des gouvernements nationaux, conservant ainsi des moyens de pressions non nécessairement en conflit avec le niveau communautaire ; ces allégeances et identités se renforçant parfois mutuellement. L’identité européenne émergeant au sein des cercles économiques européens fut faible. Il n’y eut aucune corrélation entre immédiate entre l’évolution des institutions européennes et le développement d’une identité européenne. Les cercles économiques façonnèrent des notions particulières d’une identité européenne, convenant à leurs besoins et à leurs stratégies. ===== Milieux, réseaux et sociabilités ===== A partir des années 1920, aucun milieu économique n’a été épargné par la nécessité de réfléchir à la construction d’une Europe unie. Des personnalités ont joué le rôle de « médiateur », ils avaient toujours eu précédemment une expérience transnationale, héritier d’une firme familiale comme Jean Monnet ou « managers » comme Wilhelm Zangen directeur de Mannesman de 1934 à 1957. Ce sont des hommes dont les réseaux sont au service de l’Europe. Ils tiennent un rôle essentiel de relais entre le monde des affaires et le monde politico administratif responsable des questions économiques. André François Poncet, ancien ambassadeur de France à Berlin, œuvre dès 1921 au sein d’une commission pour l’étude des questions franco-allemande pour un rapprochement entre les 2 industries. Ces personnalités agissent par des vecteurs, revues spécialisées (Richard Merton soutient financièrement l’Europaïche Revue), associations privées comme en 1926 le CFAID, comité franco-allemand d’information et de documentation, sert d’intermédiaire dans les négociations conduisant à la création de l’Entente Internationale de l’Acier. Le CAED, comité d’action économique et douanière, offre le double profil d’une association pro-européenne et d’un groupe de pression oeuvrant pour la cause des magasins populaires dans les années 1950, reflétant les intérêts des industries et services concernés par une éventuelle union franco-italienne en 1948. Avec l’EIA, la Chambre de Commerce Internationale est la grande structure d’épanouissement du dialogue franco-allemand. Les industriels préconisent une solution alliant union douanière et les accords sectoriels privés ; cas du français Loucheur. Malgré l’échec du projet Briand, en 1939, Merton propose un organisme bancaire supranational, destiné à contrôler les différentes banques centrales. Les milieux bancaires font souvent un détour par l’international pour proposer l’Europe. Les milieux économiques balancent entre Atlantisme et européisme. S’il y un certaine solidarité européenne c’est face à la Banque fédéral de réserve de N-Y. Les cultures nationales persistent, nationale pour la France, internationale pour le R-U. L’ambition de Norman le gouverneur de la banque d’Angleterre, d’une banque centrale est la continuité de la vision mondiale du R-U. pour les atlantistes, l’équipe de la Banque Morgan, Jean Monnet, la réorganisation internationale passe pas le renforcement de la collaboration entre un pôle occidental fondé sur l’axe franco-britannique et les USA. Une vision dont le processus débouche tout de même sur la nécessité d’une organisation économique européenne. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, c’est encore autour de l’axe franco-britannique que les milieux libéraux fédérés par le grand commerce français produisent leur schéma de construction européen et saluent la signature du pacte de Bruxelles le 17 mars 1948. Une volonté d’indépendance face aux USA anime la Ligue Indépendante de Coopération Européenne au moment de l’offre Marshall en juin 1947 : rappelant l’antériorité de la réflexion de ce cercle libéral sur l’union européenne, il ne souhaite pas se laisser imposer un modèle de reconstruction extra-européen. Les milieux économiques sont initialement réticents à une construction européenne avec les états, notamment face aux méthodes dirigistes françaises, les politiques de quotas de production et l’interdiction de toute forme d’entente. Le milieu charbonnier représenté par le CEPCEO, le comité d’étude des producteurs de charbon d’Europe occidentale, affirme dès sa création en 1952, une tradition libérale, veut cantonner la Haute Autorité dans un rôle de simple arbitre lui niant tout rôle de gestion directe des industries. La sensibilité européenne de ces milieux se heurte aux difficultés concrètes de l’intégration et de l’élargissement. La deutsche Bank et Paribas soutiennent la création en 1957 de la Société Européenne de Développement Industriel, afin de promouvoir le dialogue industriel entre les deux pays. L’échec de la SEDI, patent dès le début des années 60 illustre les limites d’une politique volontariste fondée sur une approche de l’Europe par le haut. Au début des années 60, l’élargissement est perçu comme un danger pour l’esprit de l’Europe communautaire et par des entreprises soucieuses d’établir des stratégies à long terme (pour les petits pays). Les milieux économiques constituent des groupes de pression auprès des Communautés : * Mai 1949, CIFE, conseil des fédération industrielle d’Europe * Février 1959, FIGED, fédération internationale des grandes entreprises de distribution, qui voit l’essentiel des ses intérêts se concentrer sur le marché commun. ===== Les grandes options des acteurs économiques : de la coopération à l’intégration ? ===== Le débat intégration –coopération est clairement exprimé au tournant 1952-1953. d’un côté 1 marché commun englobant l’ensemble des activités économiques, de l’autre une Europe sectorielle, intégration progressive appuyé sur des intégrations partielles. Ce débat était engagé en ces mêmes termes depuis les années 1920 à travers le conflit entre l’Europe des producteurs de Loucheur et l’approche libérale des Anglais, Belge, Néerlandais. Mais dans les deux cas chez les continentaux la finalité était le marché commun intégral. Sur le plan syndical, dès l’après 1ère guerre mondiale, Albert Thomas, président du BIT mène un combat pour les 8H s’insérant dans une Europe économique sans frontière. Cette conception préfigure de celle du Benelux dès 1947 et la volonté des syndicats chrétiens réunis au sein de la CISC dès la fin des années 1950 qui préconisent un économie européenne planifiée à travers la mise en place d’une politique économique et monétaire commune. La représentation de la construction européenne donne une image très fragmentée, sectorisée. Les spécificités de branche sur le plan technologique sont des dynamiques favorables pouvant déboucher sur des cultures communes. Sur le plan des résistances, on pense à la préservation de l’intérêt national par des secteurs protégés, des pratiques de management spécifiques et des identités d’entreprise. ==== Les banques et le milieu du grand commerce : la prééminence du schéma libéral. ==== Très tôt, les banquiers européens se prononcèrent en faveur de l’unification monétaire de l’Europe à travers l’action d’organisme tels que la Ligue Européenne de Coopération économique. Les premiers schémas ont pour base le leadership d’une banque d’émission sur ses voisines ou du partage de zone d’influence à l’image du conflit Banque de France ou Angleterre entre 1926 et le début de la décennie suivante. Le cadre libéral domine, avec l’influence de Pierre Quesnay et la création de la Banque des règlements internationaux en 1930. Au cours de la seconde guerre mondiale Richard Merton développe un projet d’une institution aux pouvoirs supranationaux qui seraient chargée de coordonné l’action de banques centrales européennes indépendantes. Après la création de la CECA il propose l’idée d’une monnaie unique. On peut noter le parallèle avec les analyses de Robert Triffin qui conduisirent la construction monétaire européenne par la création progressive d’un cadre régional européen libéré de l’influence exclusive du dollar. Les banques européennes s’associèrent dans des « clubs » bancaires pendant les années 1960-1970, associations de grandes banques commerciales européennes dont le but était de couvrir l’ensemble du marché de l’Europe des six. Mais elles ne réussirent pas à dépasser le cadre de la simple coopération alors que ce milieu était favorable à l’intégration européenne, explicitant donc les difficultés de passer de la stratégie de coopération à l’intégration de structures. ==== Industrie sidérurgique et secteur de l’énergie : prééminence de l’approche contractuelle. ==== Les historiens étudiant la CECA ont conclu à l’existence d’une culture de branche qui a très tôt poussé à la conclusion d’ententes. Cela est lié aux interdépendances de nature territoriale dans l’espace lotharingien en matière d’approvisionnements et de débouchés. Ces ententes sont symbolisées par la signature de L’entent Internationale de l’Acier en 1926 reconduite jusqu’en 1939. Ces comportements ont perduré au lendemain de la guerre à travers la reconstitution de structures de concertation, comme le club des sidérurgistes, puis continuent dans une logique de coopération au sein de la CECA. Les interdépendances ne se sont pas développées par la suite, alors que des champions nationaux se constituaient (Usinor) plus que des firmes européennes. Le CEPCEO, s’efforçant de diminuer le rôle de la haute autorité privilégie les accords bilatéraux entre ses organisations nationales. Les entrepreneurs ont eu beaucoup de mal à franchir le cap de la coopération visant au compromis entre efficacité et préservation de l’identité des acteurs. L’inachèvement du cadre communautaire et des différences de réglementation entre marché nationaux ont joué un rôle important de frein. L’existence d’un important secteur public comme dans l’énergie ou la banque face aux acteurs privées gène les opérations de fusion à l’échelle continentale. De plus certains secteurs répondent à des spécificités de stratégie (nucléaire) ou des raisons électorales et sociales (charbon). Cela explique pourquoi certains succès (Airbus) se sont développer dans le cadre interétatique. Le dernier type d’obstacle est probablement de nature culturelle mettant en jeu les différences de conception et de pratiques du management. Les regroupements récents, initiés dans un cadre réglementaire et institutionnel unifié, montre la préférence pour les opérations à l’échelle nationale, le maintien des « marques » nationales ou bien la réalisation d’opération basées sur la parité.