====== Aperçu de l’histoire politique du monde grec (323-230) ====== __Source__: CABANES Pierre, //Le monde hellénistique, de la mort d’Alexandre à la paix d’Apamée//, 323-188, Seuil Histoire, 2003 (chap 1). C’est un territoire immense qui a été traversé par l’armée du roi macédonien, mais traverser ne signifie pas conquérir. Une nouvelle organisation doit être mise en place rapidement. Ce sont les héritiers d’Alexandre qui doivent assumer cette tâche, afin d’éviter que ne s’établissent des principautés indépendantes. Alexandre a montré la voie qu’il voulait suivre en créant de nombreuses cités et en ébauchant un rapprochement avec les Iraniens. Un domaine immense est ouvert à une possible pénétration de l’hellénisme. L’unité de l’Empire est aussi une question d’actualité. Philippe Arrhidée ne paraît pas en état d’assurer la succession, et Alexandre IV, né en août 323, ne peut jouer un rôle actif qu’à partir de quatorze ans. Une régence s’impose, et l’étendue de l’Empire rend nécessaires des délégations de pouvoir. L’extrême diversité des paysages, celle des genres de vie, ou des modes d’exploitation de la terre et de l’eau, poussent encore à l’éclatement de l’empire d’Alexandre, tout comme les particularismes régionaux, les traditions politiques multiples et les ambitions des généraux macédoniens. Il ne faut pas oublier la Grèce propre et les régions profondément hellénisées depuis des siècles. Il convient de définir les nouveaux rapports entre les héritiers d’Alexandre et l’ensemble des Etats grecs, car leur potentiel humain et économique n’est plus à la mesure de celui que représentent les vastes domaines fraîchement conquis. En outre, certaines régions, notamment le royaume macédonien, sont épuisées par tant de prélèvements en hommes. ==== 1.1. Le temps des diadoques (323-280) ==== Temps d’édification des cadres nouveaux, il ne s’achève qu’avec l’avènement d’Antigone Gonatas sur le trône macédonien en 277. La mise en place d’entités nouvelles ne s’opère pas au même rythme en Egypte, en Asie, en Thrace ou en Macédoine. === • Les premiers partages (323-316) === **1er partage** Dés 323, à Babylone, le cadre de l’empire est maintenu dans son unité. Cratère est prostatès des deux héritiers du trône. Perdiccas est qualifié de chiliarque. Antipatros est confirmé comme stratège d’Europe. Les provinces, qui gardent le nom de satrapies, sont réparties, mais uniquement entre généraux macédoniens, à l’exception d’Eumène qui est Grec. Très rapidement, d’autres problèmes se posent aux successeurs d’Alexandre. Une révolte en Asie vient des colons militaires de Bactriane. La Grèce d’Europe est plus agitée encore avec la guerre lamiaque, au cours de laquelle la flotte athénienne est défaite. La défaite au large d’Amorgos en 322 est une catastrophe plus grave encore que la défaite de Chéronée (338), car, brusquement, Athènes cesse d’être une puissance navale qui compte. La défaite navale d’Amorgos vient clore un chapitre de domination navale athénienne ouvert part la victoire de Salamine en 480. L’ensemble de la Grèce retombe sous la tutelle macédonienne, à l’exception des Etoliens. 322 marque également l’effacement d’une génération d’hommes politiques à Athènes (Lycurgue, Démosthène, Hypéride, Aristote). **2ème partage** En 321, à Triparadisos, les rivalités entre diadoques conduisent à un 2ème partage. Cratère est mort. Perdiccas est mort. Antipatros exerce seul la régence de l’Empire et reçoit le titre d’épimélète des rois, qu’il conduit à Pella en Macédoine. **3ème partage** En 319, la mort d’Antipatros modifie à nouveau la distribution des rôles. Polyperchon a la garde des deux rois. Cassandre reçoit le titre de chiliarque. La lutte entre les deux hommes aboutit à l’élimination d’une partie de la famille argéade. Philippe III Arridhée est fait exécuter par Olympias. Olympias subit le même sort de la part de Cassandre. En Asie mineure, Antigone le Borgne met à mort Eumène en 316 et réunit un vaste territoire sous sa seule autorité de l’Asie mineure jusqu’à l’Iran. En Egypte, Ptolémée est pharaon depuis 323. === • La lutte pour l’Empire (315-301) === **4ème partage** Antigone cherche à rétablir à son profit l’unité de l’Empire et les autres diadoques s’unissent contre ses prétentions. Antigone prône le rétablissement de la liberté et de l’autonomie des cités et encourage la formation du Koinon des Nésiotes (Fédération des insulaires) en mer Egée. En 311, une paix dresse le constat des forces respectives. Antigone est maître de l’Asie. Dans l’année 312 commence l’ère séleucide, au moment où Séleucos reprend le contrôle des satrapies supérieures. Cassandre possède le titre de stratège d’Europe jusqu’à la majorité d’Alexandre IV. Lysimaque a le contrôle de la Thrace. Ptolémée tient l’Egypte. En 310, Cassandre met fin à la dynastie argéade en faisant tuer Alexandre IV et sa mère Roxane. La fiction de l’unité de l’Empire maintenue en faveur du fils d’Alexandre est détruite, et l’éclatement est inévitable si l’un des généraux ne réussit pas à rétablir l’unité à son profit. En 306, la victoire de Chypre pousse Antigone et son fils à prendre le titre de basileus. Les autres diadoques ne tardent pas à prendre aussi le titre royal (305/304), c’en est fait de l’unité de l’Empire. **5ème partage** En 301, la bataille d’Ipsos est marquée par la mort d’Antigone le Borgne, la défaite de son armée, et la fuite de son fils. Cassandre est en compétition avec Démétrios en Europe et met la main sur Athènes. Démétrios garde des positions solides reliées par une flotte puissante. Lysimaque prend l’Asie mineure jusqu’au Taurus. Ptolémée en profite pour établir son autorité sur la Coelé-Syrie. Séleucos revendiquait toute la Syrie. Les guerres de Syrie sont en germe dans cette occupation unilatérale de la Coelé-Syrie par Ptolémée I. === • La consolidation des royaumes hellénistiques (301-281) === **La fin de Démétrios Poliorcète** Après plusieurs tergiversations qui montrent l’hésitation de Démétrios entre l’Europe et l’Asie, il est arrêté et emprisonné par Séleucos en 285, et meurt deux ans plus tard. A cette date, la situation politique du monde hellénistique paraît clarifiée. Trois royaumes sont, semble-t-il, solidement établis : Ptolémée I en Egypte avec ses multiples possessions extérieures Séleucos I en Asie jusqu’en Bactriane et Sogdiane. Lysimaque enfin, qui tient les détroits, la Thrace, l’Asie mineure et, à partir de 284, la totalité de la Macédoine et de la Thessalie. Antigone Gonatas garde de son côté une flotte respectable et quelques points d’appui. **La fin de Ptolémée I, de Lysimaque, et de Séleucos I** En quelques années, toute la génération des diadoques disparaît : En 283, Ptolémée I meurt après avoir associé à son trône son fils à partir de 285. En 281, Lysimaque est tué au cours d’une bataille, toutes ses possessions asiatiques entrent de ce fait dans le royaume séleucide. En 280, Séleucos est assassiné par Ptolémée Kéraunos, le royaume séleucide revient donc à Antiochos I, déjà associé au trône séleucide du vivant de son père. Ce qui ramène au nombre de trois les royaumes nés du partage de l’empire d’Alexandre : royaume lagide, royaume séleucide, et royaume de Ptolémée Kéraunos. ==== 1.2. La suprématie lagide ==== Le demi-siècle qui suit est marqué par les luttes pour l’hégémonie, qui opposent plus particulièrement les souverains lagides aux autres monarques. Le roi lagide joue un rôle majeur dans le monde grec grâce à la grande richesse que lui procure la terre d’Egypte. == • L’invasion celte et l’avènement d’Antigone Gonatas == Alors que pendant des siècles, la frontière septentrionale de la Grèce d’Europe avait résisté à toutes les pressions, brusquement elle cède en 279 et laisse déferler des troupes gauloises venues par la vallée de l’Axios. Delphes est sauvé du pillage par les Etoliens, puis les bandes gauloises refluent vers le nord. C’est la chance d’Antigone Gonatas, de remporter un succès local sur une troupe celte près de Lysimacheia en 277. Légitimé par sa victoire, il ne lui reste plus qu’à établir durablement son autorité sur une Macédoine affaiblie par les ponctions répétées en hommes jeunes effectuées depuis plus d’un demi-siècle. Antigone conclut en même temps une paix avec Antiochos I, et cette entente des royaumes antigonide et séleucide en face du royaume lagide est un élément presque permanent des relations internationales durant le IIIème siècle. == • La Grèce d’Occident et le règne de Pyrrhos (297-272) == L’hellénisme occidental est resté largement en dehors des bouleversements provoquées par les conquêtes d’Alexandre. En 272, Tarente doit se soumettre aux Romains et toute l’Italie du Sud passe sous leur autorité. == • Les lagides en lutte contre les deux autres royaumes == La préoccupation majeure des premiers rois lagides est d’assurer la sécurité de l’Egypte par la construction d’un glacis protecteur très vaste. Concrètement, les deux premiers Ptolémées suscitent sans cesse de nouvelles difficultés aux souverains antigonides. Du côté des voisins séleucides, les relations se résument en une série de guerres de Syrie. Les rois séleucides n’ont pas accepté la présence lagide en Syrie-Phénicie et prétendent récupérer cette région qui leur a échappé depuis Ipsos pratiquement. **La première guerre de Syrie (274-271)** La crise éclate lorsque Magas, demi-frère de Ptolémée II, se déclare indépendant du royaume lagide à Cyrène, avec l’appui d’Antiochos I. Aucun belligérant ne triomphe de l’autre. **La deuxième guerre de Syrie (260-253)** Après la mort d’Antiochos I en 261, elle oppose Antiochos II au roi lagide en Ionie, où Ptolémée II a renforcé son installation. Le conflit a permis quelques avancées du royaume séleucide en Phénicie, et s’est traduit par un repli lagide en mer Egée. Il s’interrompt avec le mariage d’Antiochos II qui répudie Laodice, mère de deux fils, et épouse Bérénice, fille de Ptolémée II Philadelphe. **La troisième guerre de Syrie (246-241)** Dite aussi « guerre laodicéenne », nom qui souligne les querelles dynastiques dans la famille séleucide à la suite de la mort d’Antiochos II et de Ptolémée II en 246. La paix de 241 marque une avancée lagide en Asie Mineure ; Ptolémée III garde même le port d’Antioche, Séleucie, et conquiert quelques points sur l’Hellespont et la Thrace. Durant un demi-siècle (280-230), la puissance lagide demeure impressionnante pour les Etats voisins. Cette puissance tient surtout à la richesse des rois lagides, toujours capables de recruter des armées de mercenaires. Edouard Will a parlé de « mercantilisme d’Etat », alors qu’Ulrich Wilcken a comparé la politique des Lagides, et surtout de Ptolémée II avec le colbertisme au XVIIème siècle français. Une exploitation méthodique des ressources de la terre égyptienne permet au souverain d’exporter massivement ses céréales, et de cette manière, le roi bénéficie de rentrées importantes en métaux précieux qui permettent à leur tour une politique extérieure active. Dans le même temps, le roi lagide transforme sa nouvelle capitale, Alexandrie, en un centre mondial de la culture et des sciences. Il semble que l’âge d’or du royaume lagide corresponde au règne de Ptolémée II Philadelphe. == • Le royaume séleucide et l’Asie jusqu’en 230 == Des soucis multiples assaillent les souverains successifs d’un royaume qui manque d’unité et dont l’immensité ne permet pas une administration centrale et efficace. Les rois séleucides sont-ils les héritiers directs des souverains perses ? Leur royaume est-il construit autour de la Syrie du Nord et de la Mésopotamie, en laissant à l’Asie centrale et à l’Asie Mineure une place périphérique, alors que, jusqu’ici, on a généralement considéré le royaume séleucide comme plus méditerranéen qu’asiatique, plus hellénistique qu’héritier du royaume achéménide ? En Asie mineure, le roi séleucide n’avait qu’un territoire restreint, qui allait de l’Hellespont à la Cilicie orientale. L’évolution des lointaines possessions orientales est encore plus difficile à suivre. Dés 303, une paix conclue entre Séleucos et Tchandragoupta marque un recul sensible. Antiochos I veille a renforcer l’autorité royale sur l’Iran et les régions frontalières du Nord, la maîtrise du pays est une priorité absolue. La longue deuxième guerre de Syrie (260-253) a contraint Antiochos à négliger les autres régions de son royaume, en Anatolie et en Orient. C’est en effet vers 255 qu’Ariarathe III de Cappadoce prend le titre royal tout en s’alliant au roi séleucide par le mariage de son fils héritier avec une fille d’Antiochos II. Mais la crise la plus grave survient en 246, à la mort d’Antiochos II. La guerre laodicéenne a facilité la sécession de satrapies séleucides. Après la troisième guerre de Syrie, s’ouvre la « guerre fratricide » qui oppose Antiochos II à son frère Antiochos Hiérax. Attale I en profite pour infliger une sévère défaite à Hiérax, et il prend le titre royal. La guerre entre Pergame et Hiérax reprend avant 230, mais ce dernier doit s’enfuir en Thrace avant de périr, assassiné, en 226. C’est la période que choisit Diodote de Bactriane pour prendre le titre royal également. Séleucos II meurt en 226, sans avoir pu rétablir la situation d’un royaume défait par son étendue même. Il faut constater que les difficultés fréquentes dans les régions méditerranéennes ont retenu largement les souverains séleucides en Occident, les contraignant par là même à négliger, sans doute malgré eux, les provinces iraniennes et la partie orientale du royaume. En réalité, le royaume séleucide est, beaucoup plus que l’Empire perse, tourné vers l’Asie Mineure et vers la mer Egée, ce qui explique, plus tard, en 291-188, l’importance de la guerre antiochique contre Rome et ses alliés et des pertes territoriales subies par Antiochos III, au nord-ouest du Taurus. == • Le royaume antigonide et la Grèce propre (277-230)== L’affaiblissement macédonien a rendu possible le renouveau de la Fédération achéenne, à partir des années 280 ; les Athéniens ont réussi à chasser les dernières garnisons en 281 avec l’aide des Lagides. Et surtout, la Fédération étolienne devient une puissance considérable après le sauvetage du sanctuaire de Delphes qui a échappé au pillage des Celtes, en Grèce centrale, progressivement, cette puissance s’étend au détriment de ses voisins. Cette période correspond, pour le royaume macédonien, au règne d’Antigone Gonatas, et à celui de son fils Démétrios II (239-229). Le mariage du jeune Démétrios II, associé au trône de Macédoine sans doute depuis 263, avec une princesse éacide, renforce l’alliance avec l’Epire. Le Koinon des achéens connaît alors, au début de la seconde moitié du IIIème siècle, un développement considérable, et en 241/240, la paix est conclue entre les deux grandes fédérations. A la mort d’Antigone Gonatas en 239, le royaume macédonien s’est redressé grâce à une bonne administration et à des années de paix civile. Sa flotte de guerre a réussi à refouler la puissance lagide au sud de la mer Egée. Mais en Grèce même, la situation est difficile pour le roi antigonide, surtout en raison de la croissance des deux Etats fédéraux qui bordent le golfe de Corinthe : Etoliens au nord, Achéens au sud. La situation est encore plus difficile pour Démétrios II (239-229), à cause du rapprochement des deux fédérations. Il doit faire face à l’alliance des deux Koina dans la guerre dite démétriaque, et est tenu en échec. Il tente de contenir une seconde menace, la poussée des Dardaniens, et meurt au cours de ces opérations balkaniques. Après leur succès à Médion, les Illyriens prennent goût à des raids de plus en plus hardis. Leurs pirates raflent tout le butin possible à Phoiniké, y compris les marchands italiens ou romains présents dans la ville. C’est plus que ne peut accepter le Sénat romain qui décide alors une intervention vigoureuse pour mettre fin aux exactions contre les ressortissants italiens et pour protéger les cités grecques menacées. C’est vraiment là le tournant important des événements du IIIème siècle grec.